Petites histoires de Pachyderme

Le Benêt était le neveu de l'Anti-Poufiasse de l'allée à côté. Il passait souvent la voir. Il était simple, discret, de bonne compagnie.

Il avait cinq centres d'intérêt : la météorologie, le football, les trains, sa tante et sa famille.

Il y a quelques années, il avait deux préoccupations : sa tante et lui, non lui et sa tante.

Avant il y avait son emploi, mais il prit sa retraite. Il était resté toute sa vie dans une banque, alors qu'il n'aimait pas les chiffres. Il aimait le français et les langues et ne trouva jamais la force et la volonté de changer de travail ou de demander le service de la communication de sa banque. Il manipula des nombres, des chèques et des espèces toute sa vie professionnelle. Chez lui, il collectionnait les mots, les grilles de mots croisés pour sa retraite. Cela lui prit des mois pour remplir les grilles qu'il avait amassées.

Il collectionnait les mots inhabituels : il s'enrichissait.

Il notait aussi la température de sa station-météo tous les jours. Ensuite il calculait les moyennes mensuelles, puis les annuelles sur des cahiers qu'il accumulait sur une étagère. Cela ne faisait de mal à personne, cela l'occupait.… comme il avait noté sa caisse tous les jours de travail, il notait d'autres chiffres.

Il comptait également les livres qu'il lisait. "J'ai tant de livres à lire pour ma retraite". Deux ans après il annonçait "j'ai lu tant de livres depuis ma retraite". La quille ! Mais il ne savait dire que le titre et le nom de l'auteur. Ce que racontait le livre, il le gardait pour lui et n'aurait pas pu participer à un club de lecture comme il y en avait dans la ville. Il lisait pour lui, il ne savait pas partager.

Il allait à tous les match de foot de l'équipe de sa ville. Son frère pariait sur les sports, pas lui.

Son frère vivait chichement d'avoir mal gouverné sa vie, lui vivait confortablement, sans dépenses inutiles toutefois.

Benêt ne parlait pas, il déversait… il se déversait. Au plus fort de son discours, quand il quittait sa sellette, il citait son frère-jumeau. Il n'avait opinion sur rien, il répétait. Il ne se renseignait sur rien, il reproduisait.

Quand sa tante mourut, il en parla encore pendant un an, tant ce sujet était une ritournelle. Ne vous trompez pas, il ne l'aimait pas, elle l'agaçait. Il ne voulait rien lui devoir, mais ne savait pas lui dire non. Il faut dire qu'elle était tyranique. Elle était assez obsédante pour son entourage (voisins ou famille) et elle savait occuper son monde.

Benêt était divorcé et avait deux enfants-adultes : un fils et une fille. C'est sa fille qui le prenait pour un benêt. Elle savait profiter de lui, lui soutirer service et argent, sans gratitude, comme un dû. Il suivait, pliait, il la prenait pour une princesse. Princesse lui faisait la liste des cadeaux à lui offrir et les boutiques où les trouver. Lors des fêtes, elle lui ordonnait quoi amener.

Il s'aérait tous les jours. Tous les deux jours il allait au supermarché pour croiser du monde. Il mangeait la même chose tous les deux jours. Il allait dans la vieille ville deux ou trois fois par semaine selon les saisons. Il y avait ses habitudes, ses restaurants où on ne le considérait même pas. Mais il voyait du monde, croisait des touristes avec qui il échangeait des banalités de bon aloi, toujours les mêmes ! Mais comme ce n'était jamais les mêmes personnes, cela l'occupait fort civilemenet.

Il était doux, agréable, et vide.

à suivre…

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