La Mère Sans-Gène était à la retraite depuis quelques années, et avait ainsi plus de temps pour ses occupations favorites : du sport tous les matins. Elle rentrait de la piscine à 9h30 ou 10h : on entendait les freins de son vélo couiner de loin ; elle n'y mettait pas d'huile, car ainsi le son du vélo la précédait, annonçant tels des héraults sa venue ! 

Elle occupait le terrain.

Dernièrement elle balayait le trottoir, non qu'elle fût d'une propreté impeccable, mais pendant la 1/2 heure que cela lui prenait, elle saluait certains passants, engageait la conversation avec ses habitués… se faisait voir dans ses tenues courtes, légères et colorées. Elle agrippait  une personne de la rue au passage. Là, tout le pâté de maisons était passé en revue. Si son interlocuteur était bon, cela pouvait durer une heure : ils s'échangeaient les observations, les ragots, faisaient des hypothèses qui, si tôt énoncées et relevées par l'autre, devenaient informations. Ce qu'ils ne savaient était déduit ou inventé. Quand un bon coup était élaboré elle riait en cascade, ce qui se répercutait sur le mur de fond que faisait l'immeuble comme dans un théâtre romain : Pachyderme qui était un peu sourd savait alors que le scénario de commérages était en route.

Bizarrement tout se passait dehors, sur le trottoir, jamais personne ne rentrait chez elle… Elle faisait salon devant chez elle. Il ne manquait plus que la chaise installée sur le trottoir pour institutionnaliser le scénario !

Si l'interlocuteur n'avait pas le temps, elle trouvait une banalité à dire, dans le souci d'être conviviale. Si c'était un homme, elle trouvait à le valoriser et riait en cascades sonores claires et hautes. On savait alors qu'elle était en conversation.

Elle se donnait en spectacle : la rue était son théâtre.

 à suivre…

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